L’histoire de Simon Bruté de Rémur racontée par l’archevêque Buechlein d’Indianapolis (V)

Publié le par Daniel HAMICHE

 

Flaget md

 

Mgr Benoît-Joseph Flaget, évêque de Bardstown (Kentucky)

 

 

 

V.

Le rêve du Père Bruté de devenir missionnaire

 

 

Le futur évêque de Vincennes était devenu sulpicien et la mission des prêtres sulpiciens était de préparer des candidats au sacerdoce.

Sa première assignation comme prêtre fut d’enseigner au séminaire de Rennes, en Bretagne. Tous les témoignages concordent pour dire que le Père Simon Bruté fut un enseignant efficace. Cependant, le jeune prêtre commençait à rêver d’être missionnaire aux Indes ou en Chine. De fait, il avait bien reçu un appel à la mission, non pour l’Orient mais pour le Nouveau Monde.

A cette étape, la vie du Père Bruté va croiser celle d’un autre prêtre missionnaire en Amérique : le Père Benoît Joseph Flaget.

Le Père Flaget, tout juste nommé évêque de Bardstown dans le Kentucky, s’était rendu à Paris en 1809 pour plaider auprès des supérieurs sulpiciens leur intervention afin qu’il ne soit pas créé évêque. Ce fut en vain. Le Père Flaget rencontra le Père Bruté à Paris.

Au commencement de sa vie de missionnaire, le Père Flaget avait été envoyé pour plusieurs années à Fort Vincennes, un poste français sur la rivière Wabash. Ce poste militaire avait été fondé au début des années 1700, et vers le milieu de ce siècle une église fut édifiée par les missionnaires jésuites. On l’a décrite construite en rondins de bois plantés verticalement et sommé d’un toit de chaume recouverte d’adobe. Ses registres paroissiaux remontent à 1749. Les Jésuites la placèrent sous le patronage de saint François-Xavier.

Pendant la Guerre d’indépendance, George Rogers Clark s’était emparé de Vincennes – alors aux mains des Britanniques et rebaptisé Fort Sackville –, et avait conquis tout le territoire appelé le Vieux Nord-Ouest. Le Père Pierre Gibault, un prêtre du diocèse de Québec, avait été pendant une longue période le seul prêtre dans l’Illinois et en Indiana.

Si George Rogers Clark put se rendre maître de Vincennes, ce fut en grande partie du à l’influence du Père Gibault qui obtint la soumission sans récrimination des habitants. Cela mit en colère l’évêque de Québec, un Canadien et donc soumis à la souveraineté de la Grande-Bretagne. Le Père Gibault dut quitter Vincennes.

Le Père Flaget fut envoyé à Vincennes pour remplacer le Père Gibault, alors que l’Indiana n’avait plus de prêtre depuis trois ans. La vieille église n’était plus qu’une ruine et une extrême pauvreté était endémique. En 1794, le Père Flaget fut rappelé pour enseigner au Georgetown College.

Le Père Bruté fut fasciné par les histoires que racontait l’évêque élu Flaget sur ses aventures missionnaires en Amérique. Lors de son passage en France, le Père Flaget, qui allait devenir son ami, encourageait le Père Bruté à partir en mission en Amérique.

Le Père Bruté écrivit à deux de ses amis : « Lisez ceci à voix basse et entre vous. C’est en cet instant que j’ai besoin de mes amis devant le Seigneur (…). Je pars pour les missions américaines. Mes directeurs spirituels ont été unanimes dans leurs opinions. L’évêque a consenti avec empressement, ce qui me conforte dans l’espérance qu’il s’agit là d’un appel de la Providence. Mère n’a pas résisté. Son sacrifice est accompli. »

Le 10 juin 1810, en compagnie de l’évêque élu Flaget, il faisait voile pour l’Amérique.

Une fois arrivé dans le Nouveau Monde, le Père Bruté se rendit compte qu’il ne serait pas missionnaire de la manière qu’il avait espérée. De nouveau, ses supérieurs sulpiciens l’assignèrent à des tâches d’enseignement. Les Sulpiciens avait créé un collège et un séminaire à Baltimore : la formation et le talent du Père Bruté étaient grandement désirés. On lui confia l’enseignement de philosophie morale. Les Sulpiciens avaient aussi en charge le Mount St. Mary’s College à Emmitsburg (Maryland) qui avait été fondé par le Père Jean Dubois, un jeune prêtre qui avait fuit vers l’Amérique en 1791 pour échapper à la Révolution française. Après avoir passé deux ans à Baltimore, le Père Bruté se vit confier un enseignement à Mount St. Mary.

En Amérique, le Père Bruté rencontra deux difficultés.

La première, c’est qu’il était sans ses chers livres : sa bibliothèque considérable était toujours en France. Il éprouvait aussi une extrême difficulté à apprendre l’anglais. Il écrivit à l’évêque Flaget : « J’essaie d’apprendre l’anglais par la pratique. J’ai dit la Messe et prêché – des prêches aussi mauvais que possible – en six endroits différents. Cela devrait forcer cet affreux anglais à me rentrer dans le crâne, sinon je devrais renoncer à tout jamais à l’apprendre. » Il développa sa capacité à écrire en anglais, mais n’arriva jamais à le parler avec aisance.

Une chose rendait le Père Bruté peu assuré de demeurer en Amérique. Il rêvait de nouveau de partir aux Indes ou en Chine comme missionnaire. Il écrivit même à ses supérieurs en France pour leur demander de l’y envoyer tout en sachant que l’Orient était exclu de la zone missionnaire des Sulpiciens. Avant même de recevoir une réponse, il écrivit de nouveau à ses supérieurs pour leur dire : « Notre Amérique souffre aussi », et il leur conseillai vivement d’envoyer davantage de prêtres dans le Nouveau Monde. Il continua donc à enseigner tout en débattant intérieurement sur l’idée de partir aux Indes ou en Chine dans les années à venir.

La première étape de la vie missionnaire du Père Bruté dans le Nouveau Monde vit son obéissance mise à l’épreuve par le fait qu’il était réduit à enseigner aux futurs missionnaires en Amérique. Ses rêves de missions à l’étranger continuaient à mettre à l’épreuve sa fidélité. En plus de cette incertitude, il devait aussi se colleter avec ce défi d’apprendre l’anglais. L’obéissance et la persévérance de notre premier évêque face à la difficulté et à la déception constituent de précieux exemples et sont un encouragement à faire confiance à la Providence. Et notez bien ceci : le « sacrifice » de sa mère fut « accompli ».

 

 

Demain :

VI. La réputation du Père Bruté comme pasteur, théologien et enseignant grandit

 

 

© Most Rev. Daniel M. Buechlein, Archbishop of Indianapolis (Indiana).

 

© Daniel Hamiche pour la traduction anglaise.

 

 


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